L'ours et le chamanisme
« Voici comment la constellation de l'Ours Acéphale a reçu son nom. L'ours a de tout temps été considéré comme un prédateur. Il attaque les
humains et les autres animaux. Aussi le Dieu de la Terre a-t-il décidé de le punir. Il lui coupa la tête et la projeta dans le ciel en prononçant ces mots :
- Tu ne peux vivre sur la terre, alors vis dans le ciel, et si quelqu'un se perd dans la nuit sombre, alors éclaire son chemin de tes étoiles !
Et, en effet, on peut retrouver son chemin grâce à la Constellation de l'Ours Acéphale. Il y a quatre étoiles principales situées sur les côtés d'un carré. Deux étoiles représentent les pattes de
devant, et deux autres les pattes arrières. Au centre, un peu plu haut, il y a encore une autre étoile, qui est sa nuque. Individuellement, les étoiles n'ont pas de nom propre. Elles forment un
tout ».
Mythe de la peuplade Khanty recueilli oralement par Juha Pentikäinen en 1992auprès du chaman Ivan Stepanovitsh Sopotshin, rescapé des prisons staliniennes.
L'Arctique a de toujours été lié à la figure et au symbole de l'ours (arktos, en grec). C'est pourquoi lorsqu'on assiste à l'apparition des
ours - attirés par l'odeur du saumon au cœur de ces immenses forêts de bouleau et d'épicéa, nimbées de l'immatérielle et chaude lumière du nord - il est impossible de dissocier ces bêtes
superbes, fières et attachantes, de toutes les traditions mythiques et sacrées qui les entourent, notamment dans le chamanisme.
Ces dernières années, la recherche ethnologique a beaucoup progressé dans l'étude des minorités nomades qui - de la Scandinavie à l'extrême
nord de la Sibérie, et jusqu'au fleuve Amur – ont maintenu vivante la tradition du chamanisme. Car il faut bien avouer que ce dernier reste une énigme dans l'histoire des religions.
Le chaman – terme qui signifie « capable de l'incantation » - n'est à proprement parler ni un prêtre, ni un guérisseur, ni un devin, et
pourtant il remplit toutes ces fonctions. Il est ce que l'on pourrait appeler un «passeur », un « médiateur des esprits » dans la communauté. Ce peut être un homme ou une femme. On fait appel à
lui ou à elle lorsque le groupe est anxieux sur l'avenir, lorsque certains de ses membres sont malades, connaissent des dissensions ou viennent à mourir. Alors le chaman puise dans le
savoir-faire ancestral auquel il a été initié. Il se revêt d'une coiffe et d'un habit sur lesquels sont symbolisés sous des formes animales les divers « mondes » d'en haut et d'en bas. Il écoute
longuement le cas qui lui est soumis. Puis, aidé de son tambour divinatoire, de ses assistants et de plantes hallucinogènes, il entreprend un « voyage extatique » dans les régions spirituelles,
dont il revient, épuisé, pour délivrer son message. Le chaman est aussi celui qui sait la puissance du rite. Il procède aux sacrifices. Pour endiguer la violence. Il enterre. Pour inscrire les
morts dans la mémoire des vivants.
Le chamanisme n'est pas une religion instituée. Il reste une pratique sacrée de réintégration à l'harmonie du soi, dans la communauté et le
cosmos. Ses armes réelles sont plus subtiles qu'il n'y paraît. Ce sont l'écoute de l'autre, le maniement instruit du symbolique, la réorientation du désir, l'apaisement de l'inconscient
collectif. Le christianisme les a confondues avec la magie païenne. Le stalinisme avec l'ignorance attardée. Et nous, bardés de préjugés modernistes, nous manquons la sagesse quasi
psychanalytique qui s'y donne à entendre ! Mais, depuis le ciel de sa constellation, l'ours nous fait signe…
Toutes les peuplades indigènes nomades du Grand Nord ont entouré la chasse à l'ours de rituels très élaborés et hautement signifiants. Car
l'ours - par sa stature, sa férocité et sa douceur, l'énigme du sommeil de son hibernation, sa force sexuelle supposée et sa capacité à défendre son territoire – semble avoir une âme proche de
celle des humains. Les traditions orales chamaniques l'associent au ciel et à la terre, aux ancêtres et au totem du clan, à la sexualité et à la fertilité, aux forces dangereuses et aux forces
protectrices. On peut penser que la chasse à l'ours ayant lieu durant l'hibernation quand une tanière découverte était marquée d'un signe symbolique par les avant-coureurs, un lien s'est très
naturellement établi entre le sommeil de l'ours et l'extase du chaman, tous deux relevant de ces « autres mondes » que tout un chacun approche parfois dans ses rêves.
Les incantations et les précautions rituelles pour se prémunir des risques d'influence maléfiques pouvant émaner du museau, du cœur, ou du
pelage de l'ours tué (symbolisant nos sens, nos émotions, nos caresses), visent à neutraliser dans le clan – sous le couvert figuré de la mana de l'ours – les forces dangereuses qui couvent en
toute âme humaine. Nombre de rituels sont d'ailleurs liés à la sexualité. Les femmes devaient rester voilées devant le cadavre de l'ours.
L'épouse du chasseur qui avait tué l'ours ne pouvait, une année durant, être tirée sur un traîneau par le renne qui avait tiré le cadavre de
l'ours.
Outre divers rites prophylactiques entourant le repas durant lequel l'ours était mangé, une abstinence sexuelle de cinq jours était décrétée pour le chef de la chasse.
Les collections du musée d'anthropologie et d'ethnographie Kunstkamera possèdent un récipient sacré pour cuillères rituelles, entièrement orné
d'os péniens prélevés sur les ours chassés et servant d'amulette contre la stérilité des femmes. Elles exposent aussi une pièce rare provenant du peuple Nganasan : un masque taillé dans le museau
d'un ours, orné de divers symboles rituels, et appartenant au harnachement sacré et protecteur du traîneau sur lequel le chaman entreprenait son voyage extatique vers les «mondes supérieurs
».
Les traditions mythologiques qui lui sont liées font état d'une chasse céleste mettant en scène le Daim du Soleil et l'Ours, figure de
l'ancêtre originaire, « double » animal de l'humain, messager des dieux et « héros sacré » de la culture.
Le chamanisme a élevé l'ours au rang symbolique d'une figure sacrée capable - dans une communauté nomade toujours fragile face aux pulsions
destructrices qui peuvent s'emparer d'elle – de devenir le support mythique des projections inconscientes du groupe, que l'art du chaman est appelé à conduire sur le versant fécond de la
vie.
Marc Faessler (théologien)
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Auteur : Marc Faessler
Site http://www.buvettedesalpages.be/2006/03/chaman_ours.html
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