Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 octobre 2008 5 24 /10 /octobre /2008 13:46
Quand le futur ruine le présent.

Lorsque la valeur des actifs baisse, la promesse de richesses futures qu'ils portaient tente de se réfugier dans le présent. Ce faisant, la dette future devient une dette pour le présent. Et le ruine.


On considère habituellement un actif, c'est-à-dire une épargne « placée » comme une richesse disponible. Mais cette disponibilité ne sera utilisée que dans un futur plus ou moins lointain. Le jour où ce droit de retrait sera exercé, l'emprunteur devra pouvoir extraire cette richesse du présent pour rembourser le créancier. A charge pour lui entre temps d'avoir utilisé ce prêt pour accroître les richesses tangibles. A l'inverse, lors de sa conversion en actif, l'épargne présente - liquide - change de nature. Elle abandonne sa forme de richesse actuelle, la monnaie - qui est une dette sur le présent au sens où elle porte en elle l'exigence d'une contrepartie dans les biens circulants - pour se transformer en une dette tirée sur un futur à venir, plus ou moins distant, selon ce que les professionnels appellent les « maturités », la durée de l'engagement.

Ce principe de base, que l'on peut appeler « conversion de maturité » - l'échange de présent pour un futur - est mis en œuvre à tous les niveaux de l'activité économique. Par les banques, bien sûr, mais aussi par les entreprises, les bourses, et même les Etats.

Or ces machines à transformer les maturités partagent toutes un point commun : lorsqu'elles sont soumises à des demandes de retraits massifs, elles s'effondrent. D'abord parce que la vente massive et simultanée des actifs crée à tout coup un marché baissier. Mais la raison fondamentale de cette faillite de la « conversion inverse de maturité », du futur au présent, est celle-ci : aucun présent ne peut supporter en même temps la réalisation de tous les futurs qui auraient du normalement s'échelonner.

Ces conversions - c'est-à-dire ces retraits - peuvent avoir classiquement plusieurs causes. Le manque de confiance apparemment injustifié lorsque les fondamentaux sont sains, on parle alors de crise de liquidité. Le manque de confiance justifié, lorsque l'établissement a fait des investissements générant des pertes, et c'est alors une crise d'insolvabilité. Et enfin un besoin pressant de liquidités de la part des déposants.

Dans la situation actuelle, faite de doute généralisé et de certitudes de pertes - dont le niveau réel est toujours indéterminé mais augmente mécaniquement plus cette crise se prolonge et se diffuse - ces trois ingrédients sont présents simultanément dans l'ensemble du système et se renforcent les uns les autres. Certains sont inquiets pour la valeur de leurs investissements, d'autres veulent « sortir » pour limiter leurs pertes et les derniers cherchent frénétiquement des liquidités pour couvrir des pertes déjà subies. Dans tous les cas, les ventes d'actifs requises pour rembourser les déposants poussent les prix à la baisse, en un cercle vicieux qui s'auto alimente.

Les paniques de retrait bancaire, dont le monde développé croyait qu'elles appartenaient au passé, sont l'archétype de ce mécanisme. Par nature, aucune banque, qui utilise des dépôts à court terme pour financer des investissements à long terme, ne peut résister à une demande massive de remboursement. Lorsque tous les déposants se présentent au guichet, n'importe quelle banque est mise en faillite, même si sa situation est saine. Cette réalité est comprise depuis fort longtemps, et c'est pourquoi toutes les banques de dépôts sont adossées à une banque centrale qui fournira le cas échéant les liquidités devant permettre de faire face à ce genre de situation.

Mais ces retraits ne ruinent pas uniquement les banques.

La bourse offre également un exemple de ce mécanisme. La capitalisation boursière n'est que virtuelle. Elle ne conserve sa valeur que tant que les demandes de retraits sont inférieures en nombre aux offres des investisseurs entrant sur le marché. Que tous les détenteurs d'actions tentent en même temps de sortir, de « réaliser » leur capital, et ils sont à coup sûr ruinés.

Les Etats - on le voit en ce moment - peuvent aussi être mis à genoux par une vague de retrait massif des capitaux étrangers. Lorsqu'un investisseur étranger veut rapatrier ses capitaux - le plus souvent en dollars - il doit convertir ses créances de la monnaie locale vers le billet vert. Que tous les investisseurs étrangers se mettent à vendre en même temps leurs devises locales contre des dollars et comme dans tous les marchés où les vendeurs sont plus nombreux que les acheteurs, le cours du bien - ici la monnaie du pays - s'effondre. C'est pour se préserver contre ce danger que les banques centrales des pays émergents ont accumulé force dollars ces dernières années. Elles peuvent ainsi jouer le rôle de l'acheteur de dernier recours et soutenir le cours de leur devise. Mais les volumes mis en jeu ces derniers temps ne leur permettront pas de tenir très longtemps. Autre cas de figure de conversion, une vente massive de bons du Trésor - américains par exemple ? - produirait le même résultat.

Dans tous ces cas, banques, bourses, Etats, le phénomène est le même. Les retraits qui auraient du en temps normal s'étaler dans le temps sont tous effectués au même moment et ce flot emporte peu à peu toutes les digues.

Comment pourrait-il en être autrement ? Car c'est en fait à un raccourcissement du temps auquel nous assistons. Les promesses de retraits futurs ne peuvent évidemment être tenues que si les demandes s'échelonnent l'une après l'autre. La conversion inverse des maturités - du long au court - de l'actif au liquide, équivaut une ponction sur la richesse du jour au moment où elle est effectuée.

Mais aucun présent ne peut suffire à réaliser toutes les promesses de futur en un seul jour.

Face à cette situation intenable par nature, il n'y a que de mauvaises solutions.

Constater que les promesses ne seront pas tenues. L'actif est liquidé en une perte sèche : disparition des retraites gérées par les fonds de pensions, baisse de l'immobilier. Résultat : déflation.
Adosser l'émetteur de la promesse à quelqu'un de plus solide - l'Etat - en espérant ainsi mettre un terme à l'exigence de preuve immédiate - au retrait. Ce faisant les dettes privées des banques deviennent les dettes publiques de l'Etat, donc des contribuables. Ce processus d'amplification de la dette et du risque associé compromet la valeur de la monnaie. Résultat à terme : inflation.
Tenter d'incorporer au présent une partie de ce futur : émettre de la monnaie pour racheter les actifs.
Résultat : inflation.
Interdire d'exercer dans le présent son droit sur le futur : bloquer ou limiter les retraits, contrôler la circulation des capitaux, fermer les bourses. Résultat : reculer l'heure des comptes et accroître l'incertitude.

Dans tous les cas, cet afflux de futur au guichet du présent s'avèrera ruineux.

Mais au-delà du constat, cette grille de lecture - fort peu académique, au demeurant - de la crise comme l'expression d'un dysfonctionnement de la relation au temps peut donner aussi quelques clés de compréhension. Si l'on interprète la crise actuelle comme une inflation déraisonnable de futur soumis aujourd'hui à un processus de dégonflement subit, on peut lire différemment les processus qui ont encouragé cette inflation.

La dette : c'est le coupable le plus évident. Comme le rappelle Paul Jorion, le crédit à la consommation est une perversion fondamentale d'un mécanisme qui à l'origine n'a de sens que s'il permet d'accroître la production ou d'étaler dans le temps l'acquisition d'un bien durable au-delà de l'extinction de la dette. Le crédit à la consommation, cette traite sur le futur, qui en court-circuitant l'attente a pour effet de réduire les revenus de demain d'un montant supérieur à celui du bien consommé aujourd'hui, se traduit par un appauvrissement et rien d'autre. Il est l'inverse d'une augmentation de richesse tangible et durable. Et lorsque les ménages en sont réduits à l'emprunt pour subvenir à leurs dépenses courantes, l'empilement de ces traites garantit le non remboursement du principal. C'est le principe même du revolving, la dette éternelle.

Les inégalités : combien pèse un milliardaire en euros en année de travail de salarié français ? Retenez votre souffle. 55 555 ans. Plus de 50 millénaires, 25 fois l'unité de compte de la civilisation occidentale.
Faites le calcul vous-même, divisez un milliard par 18 000 euros, 12 fois les 1500 euros du salaire net médian en France. En mobilisant le travail de 10 000 personnes durant cinq ans, on n'est sans doute pas loin de l'effort requis pour bâtir une pyramide. Voilà l'échelle de durée des nouveaux pharaons du temps présent. Celle d'un droit de tirage insensé sur les richesses produites par les sociétés, qui pour assurer simplement sa perpétuation exige une rémunération toujours plus élevée par le jeu des intérêts composés, et ce faisant induit un appauvrissement toujours plus grand de la société qui l'héberge. Inflation de futurs disions nous. C'est hyper-inflation qu'il faudrait écrire, en l'occurrence.

La spéculation : les mécanismes de vente à terme - les « futures », dans le jargon de la finance - ont à l'origine une raison d'être légitime.

Protéger un producteur - en l'occurrence il s'agissait de cultivateurs - contre les variations erratiques des cours. En vendant par avance sa récolte à un prix estimé raisonnable, ceux-ci se garantissaient contre une éventuelle chute des prix. Dans ce modèle, la relation présent-futur est univoque. Un producteur se protège lui-même et uniquement lui-même. Mais ce mécanisme de protection a été étendu sans limite. Point n'est besoin aujourd'hui d'être détenteur du bien à vendre pour parier sur la valeur future de celui-ci. C'est le principe même de la vente à découvert - des naked shorts - qui sont en ce moment interdits par les autorités boursières.
Là aussi, l'inflation de futur par rapport au présent - au bien réel - produit ses effets néfastes en multipliant à l'infini les occasions de paris qui amplifient de façon fort néfaste les variations des cours, comme la récente fièvre sur le pétrole l'a à nouveau démontré. Certains diront sans doute qu'il faut être deux pour faire un pari, et que ce ne sont là que des transferts à somme nulle. Somme nulle ? Ce n'est sans doute pas l'avis des français qui ont du cet été raccourcir leur vacances à cause de la facture carburant, mais passons.

L'inflation des actifs boursiers : la hausse des cours de bourses est vue comme un bienfait, la preuve de la bonne santé de l'économie. Mais encore une fois, l'inflation de futur est à l'œuvre. Le critère couramment utilisé pour mesurer la valeur d'une action est le Price Earning Ratio, qui exprime la valeur de l'action en nombre d'années de dividendes perçus. Durant les phases spéculatives il peut atteindre 40. Ce qui signifie qu'à défaut de vendre, il faudrait patienter 40 ans pour retrouver le montant de son investissement. Pourtant, lorsque le PER est multiplié par deux, comme cela se produit en phase ascendante, aucune richesse réelle, tangible n'a été créée. Seul le droit de tirage sur cette richesse réelle l'a été. C'est une inflation de promesse.

Autre exemple : lors de la bulle Internet, une autre métrique était utilisée pour estimer une entreprise : celle de la valeur du client. A l'époque, 4500 euros était devenu un chiffre courant, et certaines opérations de rachat se sont négociées jusqu'à 7500 euros par client. En prenant pour estimation on ne peut plus optimiste un chiffre d'affaire de 450 euros par an, le point mort, le seuil de rentabilité de l'investissement, n'aurait été atteint qu'après 10 ou 15 ans, c'est-à-dire en réalité jamais. Ces chiffres, parmi d'autres, montrent à quel point la déconnection peut être complète entre la « valeur » attribuée aux actifs et la réalité de l'activité économique sous jacente. Encore une fois, l'inflation des futurs, des promesses intenables, était à l'œuvre.

Le vieillissement de la population. C'est sans doute le point le plus aveugle, le moins évoqué, le moins compris de cette crise, relevant évidemment lui aussi de la relation au futur. Bien sûr, la question des retraites est centrale dans nos sociétés. On nous répète sur tous les tons que le système par répartition est compromis, voire intenable, et que la seule solution alternative à l'allongement de la carrière est l'épargne, la capitalisation. La thèse sous jacente étant que l'épargne transformée en investissement accroîtra la productivité, donc la quantité de richesses disponibles à partager dans le futur. Or cette assertion n'est pas vérifiée.
L'afflux d'épargne ne se traduit pas - et de loin - entièrement par des investissements productifs. Il renforce une inflation artificielle des actifs, à commencer par la bourse. Dans le même temps, l'augmentation du poids relatif de la population retraitée se traduit par une ponction accrue sur la richesse produite, car dans tous les cas, répartition ou pas, le résultat est le même : les salariés doivent subvenir aux besoins des inactifs, que ce soit par la redistribution ou par la rémunération du capital. Une part croissante de la production de richesse qu'ils ont créé est donc distraite en direction des retraités. Cette transformation en profondeur de l'équilibre démographique a donc pour effet de distordre la structure des revenus et de la demande, et d'appauvrir les générations montantes, comme l'a observé Louis Chauvel. Mais c'est aussi un gisement majeur de carburant liquide alimentant une spéculation toujours grandissante
et de plus en plus détachée de l'économie réelle.

*Le prix de l'illusion*

Certes aucune société, aucune structure, ne pourrait subir sans dommage la crise de conversion des maturités que nous subissons. Mais ce processus désastreux n'est pas un simple accident de parcours né d'une mauvaise appréciation du risque dans les officines de Wall Street. C'est aussi le règlement de compte d'une calamiteuse accumulation de promesses intenables, où l'illusion de la richesse infinie avait pris le pas sur le réel.

SOURCE :
Site :
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2269http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2269

Partager cet article

Repost 0

commentaires

gitan18 08/11/2008 23:59

N'a-t-on pas si bien précisé que "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme"!Ce monde contemporain en constante déconnexion tend aveuglément vers un matérialisme effréné d'où la triste dépertition des valeurs spirituelles nécessaires à la survivance humaine!Bise Ton fidèle Ami le Gitan.

Présentation

  • : Le blog de Paprika
  • Le blog de Paprika
  • : Une ballade tout en douceur au gré des images, des mots.... au vent du cœur .... ce qui n'exclue pas des cris d'indignation.... Rêvons ensemble voulez-vous ? :o)
  • Contact

Profil

  • Paprika
  • Je me suis mise à l'écriture il y a une quinzaine d'années comme poussée par une nécessité intérieure ... 
 Des poèmes - en prose pour la plupart - me venaient comme par "magie" 
 J'en ai mis quelques uns en images sur des videos ...
  • Je me suis mise à l'écriture il y a une quinzaine d'années comme poussée par une nécessité intérieure ... Des poèmes - en prose pour la plupart - me venaient comme par "magie" J'en ai mis quelques uns en images sur des videos ...

Rechercher